La bouche de l’Enfer

 » La bouche de l’Enfer : bonjour anorexie. »

img_1813
La bouche de l’enfer – Copyright © Le Revers de La Manche

« L’anorexie mentale est un Trouble du Comportement Alimentaire (TCA) ». Le nom peut paraître universel mais la pathologie se développe de manière spécifique en fonction de l’Histoire de la personne. L’anorexie mentale est propre à chacun. C’est un peu l’arbre qui cache la forêt. On ne se réveille pas un matin en se disant : tiens, si j’étais anorexique. Et on ne guérit pas de l’anorexie comme on guérit d’une grippe.

POURQUOI DEVIENT-ON ANOREXIQUE ?

Pourquoi tomber dans l’anorexie ? Les causes sont multiples, floues et c’est surement ça « le pire ». Aujourd’hui, il est encore impossible d’expliquer avec précisions pourquoi ce trouble touche plus certaines filles que d’autres. Les origines sont multiples et croisées mêlant facteurs génétiques, nutritionnels, affectifs, socioculturels ou familiaux. Comme une goutte d’eau qui serait venue faire déborder un vase déjà bien plein.

img_4581
La bouche de l’enfer – Copyright © Le Revers de La Manche

Alors pourquoi vous parler soudainement d’anorexie sur un blog culinaire ? Car je peux vous le dire, Pauline/je souffre de troubles de conduites alimentaires (TCA) depuis bientôt trois ans. Quand on parle de TCA, les gens pensent directement à l’anorexie, le mannequin. Mais l’anorexie est une maladie dont on parle beaucoup alors que l’on y connaît très peu de choses. Elle est souvent banalisée. L’idée même que l’alimentation, quelque chose d’aussi banal, puisse devenir un cauchemar dérange.

Mais comme je vous l’ai dis plus haut, l’anorexie mentale n’est pas une simple perte de l’appétit ou une volonté de maigrir. Avec du recul, je vois l’anorexie comme une « force  immatérielle » qui vous maintient en hauteur, « au-dessus de votre vie », par des cordes. Ces cordes s’accrochent au-dessus de vous et s’installent progressivement pour vous pourrir la vie.

On est un peu notre propre pantin, marionnette.

L’anorexie ce n’est donc pas juste une histoire de poids mais une histoire de mal-être. La perte de poids en est une conséquence. C’est un peu la surface submergée de l’iceberg. Certains développent leur mal-être dans l’alcool, la drogue ou avec des maux de dos, des migraines. Moi, c’est l’anorexie.

Je ne voulais pas perdre beaucoup. Un kilo, et puis un autre et puis on entend des « oh, tu as perdu du poids », « tu es bien », « tu as l’air en forme » et l’engrenage est vite lancé. On se sent « être ». Je ne voulais pas ressembler à Kate Moss. Je voulais juste être jolie et heureuse. Du moins, me sentir jolie. Me sentir bien. Aujourd’hui, je suis anorexique depuis 3 ans et je me trouve tout, sauf jolie. Drôle de paradoxe.

Autre paradoxe ?

Jeunes, avec Manon, lorsque l’on tombait devant des reportages sur l’anorexie, on se demandait comment faisaient-elles pour pleurer devant une tomate ou ne manger qu’une pomme par jour alors que nous, on prenait un tel plaisir à manger. Et aujourd’hui, c’est moi que je regarde de loin en me voyant peiner à avaler 3 cuillères de pâtes ou une rondelle de pain (du pain quoi !).

img_0800
La bouche de l’enfer – Copyright © Le Revers de La Manche

Le plus frustrant est que j’ai toujours été une bonne vivante, sportive, sans pour autant prendre 3 kilos. Le bol de pâtes en rentrant de soirée à 4h du mat’, les apéro fromage-charcuterie-pain, les dîners à rallonge, les goûters faits-maison, les petits dej de lendemain de soirée, la cuisine pour les copains, la famille, avec Manon : j’aimais la nourriture, tout ce qui s’y rapportait et j’aimais la vie. J’aimais être.

Comme quoi, l’anorexie, cette pute*, peut toucher n’importe qui, même une épicurienne. C’est plus qu’une simple question de poids.

ET APRES ?

C’est quand je suis sortie du déni, en grande partie grâce à Manon et à certains copains, que j’ai essayé de « me soigner » pendant les deux dernières années de mes études, en 2015/2016. Mais comment vous dire : c’était impossible. C’était juste de la survie face à ma pute*, l’anorexie. J’étais perdue entre l’envie d’aller mieux, le rythme de mon année, le plaisir d’aller travailler chaque matin mais l’effort de vivre, le regard des autres et la putain de tyrannie de la maladie. J’étais piégée dans un cercle vicieux infernal. Je ne savais pas quelle corde couper, par quel moyen m’y prendre.

IMG_4313.jpg
La bouche de l’enfer – Copyright © Le Revers de La Manche

J’ai décidé d’écrire ces lignes aujourd’hui pour vous dire que NON l’anorexie ne définit pas l’identité d’une personne. Et OUI, on peut se soigner de l’anorexie mais ça prend du temps (Ce n’est pas en 2 semaines qu’on déracine, comprend et appréhende sa pute*). Il me semblait nécessaire d’être transparente vis-à-vis de ça. Tant pour Manon, les questions qu’on lui pose, les choses qu’elle entend, la situation trop lourde. Tant pour moi, pour l’assumer et vous tenir informé.

L’anorexie m’empêche de vivre. Comme un boulet. Un poids qu’on traîne. On est le bourreau de soi-même. Et j’en ai marre de passer à côté de ma vie, d’en être spectatrice. C’est absurde de ne pas réussir à vivre. J’en ai envie.

LE DEPART

IMG_0048.JPG
La bouche de l’enfer – Copyright © Le Revers de La Manche

Depuis Octobre, j’ai décidé de me libérer de cette pute*. Pour des raisons propres à moi et mon anorexie, je suis partie dans le Sud de la France, auprès de notre douce mère-grand maternelle. Aujourd’hui, je suis en clinique spécialisée : l’Aile Papillon, à Stella, située près de Nîmes. C’est le premier service en France qui fonctionne avec un contrat de confiance et non de poids. . Ici, on travaille l’anorexie comme un gros mur de briques en désordre que l’on démonte et que l’on reconstruit, avec des infirmiers, des aides-soignants, des psychiatres, des psychologues et des médecins, tous spécialisés en psychologie et qui perfectionnent, avec nous, leur travail dans les Trouble du Comportement Alimentaire. Ils se dévouent pour nous, avec nous. Ils ont une telle application et bienveillance de par leur manière personnalisée de travailler, avec nous. Ici, on apprend à être l’architecte de notre vie, de notre « bien-être personnel ». Pour moi, c’est la clé de la « guérison ». Ré-apprendre à manger, à être avec les autres, se réconcilier avec la nourriture, manger sans que cela soit une angoisse, se resocialiser, refaire des projets de vie … tout est lié et interagit. C’est une des raisons pour lesquelles, seule, je n’y arrivais pas. Trop de choses s’emboîtaient, se rejoignaient et je voyais une montagne de problèmes face à moi, sans savoir comment la gravir, la démonter. Il m’était difficile d’agir dans un univers que je ne connaissais pas et sans mode d’emploi.

C’est une des choses les plus compliquées dans cette maladie je trouve. Faire l’effort de vivre, d’exister, en dehors de la maladie. Retrouver sa place, se redonner une place, vivre pour soi. Pas dans le sens égoïste. Mais dans le sens où chacun de nous, sans forcément en avoir conscience, vit pour soi. Quand on tombe dans l’anorexie, on trouve en cette maladie une manière de vivre où l’on se sent enfin être (on parle alors de la lune de miel). C’est après que les soucis arrivent : dépression, isolement, perte de poids et je vous passerais les détails des conséquences organiques, mais elles sont multiples et lourdes.

Aujourd’hui, j’ai décidé d’être MON pantin, sans corde, d’avoir MON mur de briques, réorganisé. Un peu d’auto-dérision : à la clinique Stella, je suis comme un cake qui cuit lentement au four pour qu’il conserve son moelleux. Et lorsque je serais prête, je sortirais du four.

Loin de mon environnement, de ma sœur jumelle, de mes amies, et aux antipodes de ma vie d’avant, le chemin est long mais j’ai décidé de faire ce travail aujourd’hui et pour l’année qui vient afin d’enfin vivre.

IMG_0049.JPG
La bouche de l’enfer – Copyright © Le Revers de La Manche

Sur ces dernières lignes je voudrais juste dire un immense merci à Manon qui me supporte depuis 3 ans avec cette pute*. J’vous jure, le quotidien avec une anorexique, ce n’est vraiment pas drôle. M’excuser à nouveau pour ces 3 années ne servirait à rien. Mais Manon, sache que j’ai conscience de cette pourriture m’a, nous, a suivit pendant 3 ans. Sache aussi que ces moments putanesques ne se reproduiront plus jamais.
Je t’aime.
Tu es mon meilleur remède au monde. Merci d’être. Merci d’être ce que tu es. Humble et essentielle à ma vie. Ne change jamais. Rien en trop. Rien en pas assez. Trace ta route, vis ta vie, sois simplement toi.

L’anorexie je pense que c’est la perte de la faim de vivre et aujourd’hui, j’ai faim de vivre, grâce à toi.

Pauline.

*La pute fait référence à mon anorexie.

7 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. LRDLMcooks dit :

    Je t’aime aussi et c’est le plus important. Manon

    J'aime

  2. Sarah dit :

    Moi aussi je t’aime fort :). La « faim de vivre » j’aime beaucoup cette formule. Bravo Pauline pour ton courage et ces lignes, si bien écrites…

    J'aime

  3. Claire dit :

    Oui, bravo pour l’article ma Popo !
    Et le choix des photos, … Et cette photo avec les glaces : tellement mignonette!
    Je t’aime, je vous aime 🙂

    J'aime

  4. Solène dit :

    Bravo pour ton article, c’est déjà un grand pas de réussir à en parler! Je suis aussi passée par là quand j’étais à la fac, ça a duré pendant 3-4 ans également. Ironie du sort, c’est à ce moment là que j’ai commencé mon blog. Les choses n’arrivent sans doute pas par hasard..
    Aujourd’hui j’ai réussi à lâcher prise et c’est derrière moi, même si malgré tout ce que je cuisine il m’arrive encore de sentir l’obsession refaire surface de temps en temps et qu’il reste dur d’en parler.

    Plein de courage à toi, et continuez à nous régaler avec vos plats! 🙂

    J'aime

    1. LRDLMcooks dit :

      Hé ben … qui l’eut cru ! J’espère que tu as pu te détacher de ta pute à toi ! En tous cas, ton approche de la cuisine est juste et hulble. Tout ce qu’il faut
      Pour info, tu dois connaîtres mais Julie Andrieu (« des carnets de julie ») a aussi eu des tca étant jeune … on n’apprend pas au singe à faire la grimace hein
      Merci Solene de cette honnêteté

      J'aime

  5. Enora dit :

    Pardon… Je voulais dire que je te comprenais (je l’ai vécu) et que ça m’a beaucoup touchée que tu en parles. Je ne suis pas sure d’en avoir encore fini avec elle même si elle est moins présente maintenant.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s